Épopée cananéenne au Bronze ancien

Canaan est un ensemble de petits royaumes côtiers en Méditerranée orientale. L’épopée cananéenne au Bronze ancien est un ensemble de récits, de traditions et de découvertes archéologiques qui témoignent du rôle des petits royaumes côtiers dans les échanges maritimes de la Méditerranée orientale durant le IIIe et le IIe millénaire avant notre ère. Derrière chaque récit légendaire se cachent d’authentiques marins. La découverte d'épaves et l'étude des récits retrouvés révèlent le dynamisme des échanges culturels et commerciaux de cette époque.

Contexte historique et récits légendaires

Contes, légendes et récits épiques

L’Épopée de Gilgamesh est l’un des plus anciens récits connus à ce jour du IIIe millénaire avant notre ère, et gravé sur des tablettes d’argile mésopotamiennes[1]. L’un des textes évoque le déluge similaire au récit biblique de l’arche de Noé ; ayant construit un grand bateau, il est sauvé des eaux avec sa famille et des animaux. Il s’agit d'un thème récurent dans les mythes méditerranéens.

À l’aube du IIe millénaire avant notre ère, la légende de Zébulon vient enrichir le folklore du Proche-Orient. Le héros cananéen construit un bateau, navigue en mer Méditerranée et fonde une lignée de navigateurs[2].

D'autres récits, comme le Conte du naufragé qui a vécu de longues années sur une île habitée par un serpent, décrit sur un papyrus du milieu du IIe millénaire[3], le conte de la Grande barque ou l'histoire d’Ounamon qui doit aller à Byblos chercher le bois nécessaire pour la construction, illustrent la richesse du folklore maritime[4].

Puis, Hérodote raconte qu'au VIIe siècle avant notre ère, à la demande du pharaon Néchao, des marins phéniciens réussissent à faire la première circumnavigation du continent africain[5].

Histoire

Découvertes archéologiques

Les archéologues étudient des constructions très anciennes mises à jour tout autour de la Méditerranée orientale, de l’Égypte à l’Anatolie. Les épaves marines révèlent aussi l’histoire de cette région. L’épave du Dokos et la barque solaire de Khéops en bois de cèdres du Liban datent du milieu du IIIe millénaire. En 1982, la découverte de l’épave bien conservée d’Uluburun contribue à mieux comprendre la navigation au XIVe siècle avant notre ère. Chaque découverte fait progresser la vision que l’on peut avoir des activités commerciales à leur époque[6]. Des expositions récentes rassemblant des historiens, des archéologues et des scientifiques mettent en lumière l’importance des échanges commerciaux et interculturels durant cette période ; c’est le cas de l’exposition du Musée Métropolitain des Arts en septembre 2012[7], puis en 2024, le dossier de Futura-science sur le commerce égéen au IIIe millénaire[8].

L’âge du Bronze ancien

La période charnière entre le IIIe et le IIe millénaire avant notre ère correspond à la découverte de la métallurgie du bronze[9]. La fin du IIIe millénaire constitue une révolution technologique comparable à la révolution industrielle. L’âge du Bronze ancien précède l’âge du Bronze moyen qui débute au IIe millénaire. En Méditerranée orientale, l’Anatolie est l’une des sources principales du cuivre[10] tandis que Chypre est celle de l’étain nécessaire à la fabrication du bronze. Dans l'histoire de la Palestine, cet âge du Bronze ancien est divisée en quatre périodes qui s'étendent de 3300 et 2200 avant notre ère.

Les pharaons du Moyen Empire sont les premiers à vouloir s’approprier ces précieux minerais qui seront transportés en bateau. Ainsi commence une véritable révolution technologique qui met fin à l’Âge de la pierre taillée et polie[11]. En Égypte, le Bronze ancien I correspond à la Ire dynastie, le Bronze ancien II à la IIe dynastie, le Bronze ancien III à la IVe et la Ve dynasties, et le Bronze ancien IV à la VIe dynastie[12].

Transport maritime de minerais

Les principales sources d’informations sur les transformations technologiques de l’âge du Bronze ont été gravées sur les temples et pyramides égyptiennes, ou racontées sur des papyrus scientifiques, puis les fouilles archéologiques ont identifié les lieux de productions et le cheminement des minerais jusqu’à leurs lieux de transformation[13]. Les épaves révèlent le transport des matières premières et des objets finis qui sont commercialisés[14].

Le rôle du port du Kishon

Entre l’Anatolie, Chypre et l’Égypte, le port cananéen de Tell Abu Hawam[15] sur la côte du Levant, entre Acre[16] et Haïfa, joue un rôle stratégique dans le cabotage le long de la côte[17]. Les forêts du mont Méron fournissent le bois nécessaire à la construction de bateaux solides et de leur mât. Le port du Kishon, protégé des vents marins, permet de mettre les voiliers à l’abri des tempêtes[18]. Le partenariat entre Phéniciens et Cananéens sécurise le cabotage[19]. Ces petits royaumes du Levant bénéficient du commerce international[20]. La mixité engendre une forme de coopération interculturelle sous la responsabilité d'un capitaine jouant le rôle de médiateur. Les voiliers emmènent des familles entières pour créer des comptoirs. Une nouvelle civilisation surgit de cette révolution en cours[21].

Domaine de liberté

Ces marins vivent dans une relative liberté celle de commercialiser toutes sortes de denrées selon les besoins, les saisons et les opportunités, donne une tout autre dimension à ces capitaines celle de médiateur[22]. Leur navire est presque devenu une république indépendante des royaumes continentaux, un petit royaume qui navigue sur l’immensité des mers, mais aussi un fragile esquif balloté par les tempêtes[23].

Les marins sont choisis dans le cadre du clan ou de la tribu, alors que les passagers sont des négociants de différents pays qui commercialisent des objets très différents. Ils parlent diverses langues ; ils ont des façons de vivre et des traditions variées ; ils ont des croyances différentes ; ils gèrent des sommes d’argent parfois très importantes[24]. Un besoin d’entente mutuelle amène le capitaine à gérer cette vie commune qui représente des intérêts bien différents[25]. C’est face au danger que nait une certaine fraternité, marins et passagers deviennent solidaires les uns des autres[26].

Héros légendaires et traditions

La Torah et la Bible expliquent que Zébulon, l’un des douze fils de Jacob, se joint à cette aventure en construisant son propre bateau et part faire du commerce sur la mer jusqu’à Sidon[27]. La tradition biblique illustre l'intégration de ces récits dans l'histoire du peuple hébreu[28]. Zébulon incarne l'archétype du capitaine cananéen qui tente de saisir sa chance.

Les ports sont nombreux sur la côte du Levant, ils se partagent les tâches et permettent de mettre les navires en sécurité lors des grosses tempêtes. Les marins issus de différentes tribus forment le peuple de la mer avec ses coutumes, ses habitudes et sa créativité. Leur spécialisation et leur coopération permettent l'émergence d'une civilisation cananéenne unique et distincte. Leur succès n’était raconté que par des légendes mais, depuis le début de l’archéologie scientifique, des sources sont appararues en Égypte puis les épaves marines confirment ce grand chamboulement dont ils ont été des pionniers et des héros[29].

Postérité

L'héritage du Bronze ancien perdure. En pratiquant le commerce maritime, la tribu de Zébulon pose ses marques en Galilée à l’âge du Bronze moyen[30]. Les peuples de la mer trouvent une identité au XIIe siècle, à la fin du Bronze final, en incommodant les pharaons Mérenptah et Ramsès III par leurs attaques dans la vallée du Nil. Ils forment des groupes de différents peuples venus de la mer Méditerranée, parmi eux les Lyciens, Philistins, Grecs, Shardanes et Sicules. D’autres mythes, contes et légendes s’écrivent alors avec de nouveaux héros[31].

Notes et Références

  1. Jean Bottéro, L’Épopée de Gilgameš : le grand homme qui ne voulait pas mourir, Gallimard, coll. « L'aube des peuples », , 291 p. (ISBN 978-2-0707-2583-0)
  2. Joseph Klaus, Les Testaments des 12 Patriarches : écrits apocryphes, Amazon Digital Services LLC - Kdp, , 90 p. (ISBN 979-8-7031-2857-2)
  3. Golenishchev, Le conte du Naufragé : transcrit et publié, Creative Media Partners, LLC, , 274 p. (ISBN 978-1-0165-2511-4)
  4. Jean Winand, Une histoire personnelle des pharaons, Presses universitaires de France, , 408 p. (ISBN 978-2-1308-0022-4)
  5. Jacques Lacarrière, En cheminant avec Hérodote, Seghers, Paris, , 295 p. (ISBN 978-2-8411-1480-1)
  6. (en) Shelley Wachsmann, Seagoing Ships and Seamanship in the Bronze Age Levant Navires de mer et matelotage au Levant à l'âge du bronze, Texas USA, Texas A&M University Press, (ISBN 978-1-6034-4080-6)
  7. Exposition : « Au-delà de Babylone : Art, commerce et diplomatie au deuxième millénaire avant J.-C. » : cette exposition met en lumière l'enrichissement culturel partagé par les civilisations de l'Asie occidentale à l'Égypte et à la mer Égée il y a plus de trois mille ans, durant l'âge du Bronze moyen et l'âge du Bronze final. (The Metropolitan Museum of Art, september 2012)
  8. Futura-science, « Grece, voyage, cyclade, perles, Egée »
  9. P. Banet-Rivet, Emile Birnof, L’âge du bronze et développement de la métallurgie, Le Mono, , 132 p. (ISBN 978-2-3811-1177-3)
  10. Annie Caudet, Patrick Pouyssegur, Jean-Claude Dubost, , 212 p. (ISBN 978-2-3074-7211-7), p. 94
  11. Gustave Le Bon, L'homme et les sociétés : développement physique et intellectuel, SHS éditions, , 870 p. (ISBN 979-1-0419-5707-1), p. 17
  12. Claude Vandersleyen, L’Égypte et la vallée du Nil T. 2, “De la fin de l’Ancien Empire à la fin du Nouvel Empire”, Humensis, , 832 p. (ISBN 978-2-1307-3816-9)
  13. Eve Menei, Le papyrus comme support d’écriture : Claude Laroque, Autour des papiers asiatiques, actes des colloques D’est en Ouest : relations bilatérales autour du papier entre l’Extrême-Orient et l’Occident (le 10 octobre 2014) et Papiers et protopapiers : les supports de l’écrit ou de la peinture (30octobre 2015), Paris, HiCSA, (site de l’HiCSA, (lire en ligne [archive]))
  14. Persée, « Mise à jour des découvertes de Tell Abu Hawan »
  15. Jacqueline Balensi, Mise à jour des découvertes de Tell Abu Hawam, Bulletin des écoles américaines de recherche sur le Proche-Orient, vol. V « Partie 1 : Galilée et régions du Nord, Bulletin des écoles américaines de recherche sur le Proche-Orient, , 257 p. (ISBN 978-3-1107-1577-4), p. 65 - 74
  16. John Bowker, Atlas de la Terre sainte vue du ciel, Chine, Véga-Trédaniel, , 256 p. (ISBN 978-2-8582-9570-8), p. 240
  17. Mélanie Lidman, « Fragments de poteries et de bois d’un navire qui a coulé ici il y a plus de 3000 ans », Times of Israel, (lire en ligne)
  18. Note : « Israël est depuis toujours un endroit stratégique pour les activités maritimes, les premiers villages de pêcheurs méditerranéens datent de 10 000 avant notre ère. » https://fr.timesofisrael.com/des-fouilles-sous-marines-dans-le-nord-disrael-revelent-un-passe-preserve-par-la-mer/
  19. Note : « Les Phéniciens, célébrés pour leurs navires dans l’Odyssée d’Homère, étaient des marins audacieux et des navigateurs expérimentés qui sillonnaient la Méditerranée à bord de vaisseaux marchands solides et rapides, essentiellement en quête des métaux dont regorgeait la Méditerranée occidentale. Ils établirent des comptoirs et des colonies dans toute la région. » (https://www.metmuseum.org/fr/press-releases/assyria-to-iberia-french-2014-exhibitions )
  20. hall d’exposition Iris and B. Gerald Cantor, « De l’Assyrie à l'Ibérie à l'aube de l'époque classique », (consulté le )
  21. Claret Filet, Svenja Höltkemeier, Révolutions : l’archéologie face aux renouvellements des sociétés, La Sorbonne, , 173 p. (ISBN 979-1-0351-0069-8), p. 25
  22. Armand Laferrère, La liberté des hommes, lecture politique de la bible, Paris, Odile Jacob, , 72 p. (ISBN 978-2-7381-7768-1)
  23. Élisabeth Fontan et Hélène Le Meaux (dir.), La Méditerranée des Phéniciens : de Tyr à Carthage, Paris, Somogy et Institut du monde arabe, , 407 p. (ISBN 978-2-7572-0130-5)
  24. (en) Sturt Manning, Cemal Pulak, Bernd Kromer, Sahra Talamo, Christopher Bronk Ramsey, et Michael W. Dee (dir.),, « Absolute age of the Uluburun shipwreck: a key Late Bronze Age time-capsule for the East Mediterranean », dans Sturt W. Manning et Mary Jaye Bruce (dir.), Tree-rings, Kings and Old World Archaeology and Environment: Papers Presented in Honor of Peter Ian Kuniholm, Oxford, Oxbow,
  25. Éric H. Cline, Trois pierres c’est un mur… Une histoire de l’archéologie, 2018, CNRS éditions, 447 p. (ISBN 978-2-2711-2493-7)
  26. Caroline Sauvage, Routes maritimes et systèmes d’échanges internationaux au Bronze récent et Méditerranée orientale, éditions Maison de l’Orient et de la Méditerranée, Jean Pouilloux, , 374 p. (ISBN 978-2-3566-8028-0)
  27. Caspian Welles, Le Testament Des Douze Patriarches, Amazon Digital Services LLC - Kdp, , 110 p. (ISBN 979-8-3129-8453-8)
  28. Félix García López, Comment lire le Pentateuque, Genève (Suisse), Labor et Fides, , 377 p. (ISBN 978-2-8309-1163-3), p. 119
  29. Louis Ginzberg, Les légendes des juifs : tome 1, Hamburg (Allemagne), Odyssée, , 348 p. (ISBN 978-2-4923-7855-3), p. 325
  30. collectif, Edith Bruner, Julin Darmon, Juifs d’ailleurs : Diasporas oubliées identités singulières, Albin Michel, , 496 p. (ISBN 978-2-2264-5630-4)
  31. Jean Faucounau, Les peuples de la mer et leur histoire, L'Harmattan, , 196 p. (ISBN 978-2-7475-4369-9)
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