Speak white

L'expression speak white (qui se traduit littéralement par en français : « Parlez blanc ») est un phrasème impératif[1] utilisé pour sommer une personne à parler anglais. Cette expression aux connotations raciales a principalement été utilisée durant le 20e siècle contre des francophones du Canada. Utilisée dans la littérature nationaliste québécoise, l'expression a notamment servi de titre à un célèbre poème écrit par Michèle Lalonde en 1968.

Usage historique de l'expression

Selon une histoire répandue, le premier usage connu de l'expression speak white remonterait au . Au cours de débats à la Chambre des communes du Canada, des députés anglophones auraient crié « Speak White! » au député francophone Henri Bourassa[2]. Toutefois, selon le journaliste anglophone canadien William Johnson, cette explication tient du mythe[3]. Le linguiste francophone québécois Gabriel Martin abonde dans le même sens[1]. Selon ce dernier, l'expression speak white est attestée au Canada à partir des années 1920 et son usage s'intensifie sous l'effet de la crise de la conscription de 1942 :

Durant la Seconde Guerre mondiale, les débats autour de l'enrôlement obligatoire accentuent la division entre les deux grandes communautés linguistiques du pays. Alors que les anglophones sont majoritairement favorables à la conscription, les francophones affichent l'opinion inverse. Dans ce contexte, l'expression speak white se fait de plus en plus entendre dans les milieux militaires contre ceux que l'on qualifie avec dédain de zombies ou de frogs. En 1942, le ministre québécois René Chaloult dénonce à répétition l'affichage, en certains lieux, de l'inscription Speak White par la marine canadienne[1].

Selon le linguiste, les témoignages de francophones canadiens s'étant fait dire speak white s'échelonnent jusqu'aux années 1980 et l'expression est marginale au 21e siècle[1].

Le 7 mars 2007, le journaliste Larry Zolf publie un article en anglais intitulé « Speak White » sur le site de CBC News, dans lequel il dit que, dans son enfance à Winnipeg, des anglophones aurait souvent lancé « Speak white! » à sa mère lorsqu’elle conversait avec lui en yiddish[4]. Dans ce même article, Zolf critique également le candidat du Parti libéral de l'époque, le francophone Stéphane Dion, et lui adresse ce même « speak white »[4].

Usage artistique et politique de speak white

Des années 1950 aux années 1970, les intellectuels nationalistes avaient une certaine tendance à puiser dans le champ lexical de la négritude pour décrire les oppressions subies par les francophones du Québec[5]. L'essai Nègres blancs d'Amérique de Pierre Vallières compare ainsi célèbrement la discrimination linguistique et socioéconomique dont sont victimes les Québécois francophones au racisme que subissent les personnes noires américaines et à la colonisation à laquelle sont assujettis les peuples colonisés des empires coloniaux [6]. À l'époque, le nationalisme québécois se réclame d'un anti-impérialisme global, dont la négritude n'est qu'un des multiples visages[7] et dénonce universellement l'oppression de tout peuple par un autre par le biais de sa langue et de sa culture[8].

L'expression speak white se diffuse dans la littérature québécoise de l'époque dans ce contexte. À titre d'exemple, elle est présente chez Yves Thériault en 1954, pour dénoncer la prédominance de l'anglais sur le yiddish, et chez Gaston Miron en 1965, pour dénoncer le mépris des anglophones sur les francophones[1].

Speak White de Michèle Lalonde

L'expression a inspiré la poétesse québécoise Michèle Lalonde à écrire le poème engagé Speak White en . Le poème était censé être lu sur la scène de la Comédie canadienne par la comédienne Michelle Rossignol lors d'un spectacle intitulé Chansons et poèmes de la Résistance, mais ce fut Michèle Lalonde qui fit la lecture du poème. Le spectacle, qui réunissait plusieurs artistes dont Robert Charlebois, Yvon Deschamps et Gaston Miron, était organisé pour soutenir la cause de Pierre Vallières et de Charles Gagnon, qui venaient d'être emprisonnés pour leurs activités au sein du Front de libération du Québec (FLQ)[9]. Ce poème, devenu célèbre au Québec, a souvent été lu comme un manifeste[10].

Le poème devint rapidement un phare pour la cause du mouvement souverainiste du Québec et fut publié dans le magazine Socialisme[11]. Quelques années plus tard, le texte donne son nom à un recueil de poèmes publié aux éditions L'Hexagone[12].

Films dédiés

Le , pour les besoins du film de l'Office national du film du Canada (ONF), Jean-Claude Labrecque tourne des images lors de la Nuit de la poésie, puisqu'il était interdit de filmer lors du spectacle politique de 1968[13]. Pour l'occasion, on a demandé à Michèle Lalonde de lire son poème afin qu'il puisse être archivé à l'ONF[14].

En 1980, les réalisateurs québécois Pierre Falardeau et Julien Poulin ont réalisé, pour l'ONF, un court métrage d'une durée de six minutes. Le poème est lu par Marie Eykel, sur une musique de Julien Poulin et se déroule sur un montage de photos-choc visant à dénoncer l'impérialisme économique et culturel des classes dominantes[15],[16],[17]. Influencé par le thème du colonialisme à la suite de ses voyages notamment en Algérie, en Afrique du Sud, au Pays basque, en Corse, au Mexique, à Cuba et chez les Inuits du nord du Canada, Falardeau inscrit le poème dans une perspective planétaire[18]. Le livre La liberté n'est pas une marque de yogourt de Pierre Falardeau rapporte que le film n'a reçu aucune critique à sa sortie ni aucune publicité dans les journaux, la seule mention dans les journaux ayant été dans la section des faits divers à cause d'une émeute parce que la police est venue interrompre une projection extérieure de ce film.

Un autre court métrage, de Labrecque, d'une durée de cinq minutes et tourné à la nuit de la poésie le , est joint à ce court métrage. Michèle Lalonde fait la lecture de son poème. Les deux films seront combinés en 1984 pour une durée totale de 11 minutes[19],[20].

Réinterprétations

  • Le , Michèle Lalonde célèbre le 40e anniversaire de son poème, à l'occasion de l'ouverture de la Quinzaine de la poésie. Un événement sera tenu en son honneur à la Maison de la culture Ahuntsic[21].
  • Le , Speak White est lu par la rappeuse J.Kyll du groupe Muzion à l'occasion du Moulin à paroles afin de donner « une nouvelle couleur à ce puissant poème » en tant qu'Haïtiano-Québécoise[22].
  • En 2012, Catherine Côté-Ostiguy écrit Speak Red, une version inspirée du poème Speak White placée dans le contexte des luttes étudiantes québécoises en cours[23], qui reçoit un grand écho.
  • En 2015, le dramaturge et acteur québécois Robert Lepage crée la pièce de théâtre solo 887, au cours de laquelle le protagoniste, incarné par lui-même, doit réciter Speak White dans un festival de poésie, mais peine à le mémoriser. Pour Franco Nuovo, c'est « un texte difficile, difficile à réciter. Or, après deux heures qui passent à la vitesse d'une décennie oubliée, Robert Lepage finit par dire Speak White. Il craint peut-être les tours de sa mémoire, mais elle est loin de lui faire défaut. … Il n'est peut-être pas habité par la même colère qu'une Michèle Lalonde en 1970, mais les mots continuent à porter la rage et la révolte »[24]. Ce spectacle « a triomphé de New York à Bergen, de Montréal à Luxembourg, de Rome (en italien!) à Athènes — en passant par Amsterdam »[25].

Speak What

En réponse à l'adoption de la loi 178, le dramaturge québécois d'ascendance italienne, Marco Micone publie, en 1989, le poème politique Speak What, en français : « Parlez de quoi » dans la revue théâtrale Jeu[26]. En 1990, il sera publié par la revue Québec Français[27] et sera lu lors de l'émission radiophonique Littératures actuelles de Radio-Canada l'année suivante. Il finira aussi par être publié par le ministère de l'Éducation. Cette réécriture se veut un moyen d'entamer une réflexion politique sur le rôle des immigrants et suggérer un point de vue critique de la société québécoise affectée par l'immigration[28],[29].

Ce texte de Marco Micone fut critiqué avec virulence par Gaëtan Dostie, ancien directeur des éditions Parti pris, qui l'accuse de plagiat et de censure[30] :

Que, de bonne foi, certains ne voient pas dans le “Speak What” de Micone, l'insulte, voire la dérision, nous étonne toujours infiniment. Qu'on veuille inviter ce monsieur à dire publiquement ce texte, est pour plusieurs d'entre nous, une grande indignité. Ce que Monsieur Marco Micone présente comme son œuvre, n'est en rien son poème, mais un plagiat et une censure, du révisionnisme littéraire, où il pervertit, détourne, banalise, nie un des textes fondateurs de la poésie québécoise contemporaine : SPEAK WHITE de Michèle Lalonde. … Voilà qu'un nouvel arrivant, avec quelque réputation du côté du théâtre, s'empare de ce texte symbole de nos blessures, de nos humiliations, il en fabrique une version javellisante, où le mépris n'est jamais dans le textes qu'on lit, mais dans la perversion, le détournement, le nivellement du texte qu'on censure. »[30]

Ainsi, en signe de protestation, Michèle Lalonde rompt avec son éditeur lorsqu'il devient celui de Marco Micone[31](p. 184).

Regards contemporains

Au 21e siècle, la légitimité de l'usage artistique et politique de speak white est controversé.

L'anthropologue Emilie Nicolas, qui s'est intéressée particulièrement au poème de Lalonde, estime qu'utiliser le « champ lexical de la négritude pour parler des francophones au Canada » relève de « fausses équivalences » qui banalisent l'esclavage et le racisme[32]. Pour le journaliste Pierre Dubuc, la position de Nicolas est « stupéfiante » et « totalement ahistorique » considérant qu'« [a]u début des années 1960, les conditions [socioéconomiques] des ouvriers québécois s'apparentaient à celles des Noirs américains[33] ». Le linguiste Gabriel Martin souligne pour sa part que Michèle Lalonde cherchait à « mettre en évidence l'alliage de mépris linguistique et de racisme sous-tendu par l'expression [speak white][1] ».

Pour le sociologue et journaliste anglophone William Johnson, l'usage artistique de speak white doit être dénoncé comme pathologique et reflète un « complexe de persécution[3] ». Le linguiste francophone Gabriel Martin voit plutôt dans cet usage un écho « saisissant des frictions identitaires qui ont traversé l'histoire du Canada[1] ».

Références

  1. 1 2 3 4 5 6 7 Gabriel Martin, « L'histoire de speak white : entre mythe et réalité », Histoire Québec, vol. 30, no 4, juin 2025, p. 37-39.
  2. Éliane Catela de Bordes (dir.), François Piazza (auteur des textes) et Collectif (Comité de rédaction), Le Mémorial du Québec : Le Québec de 1890 à 1917, t. IV, Montréal, Société des éditions du Mémorial, (ISBN 2-89143-007-7, OCLC 1015316858), p. 89.
  3. 1 2 (en) « The Canadian Myth of “Speak White!” – A Sociological Analysis | Vision @ William Johnson », (consulté le )
  4. 1 2 (en) « CBC News: Analysis & Viewpoint: Larry Zolf » [archive du ], sur www.cbc.ca (consulté le )
  5. Jean-Philippe Warren, « Un maudit beau joual », Liberté, vol. 51, no 4, , p. 94–101 (lire en ligne [PDF])
  6. Corrie Scott, « Peau blanche, masques noirs : Speak White et Nègres blancs d'Amérique », dans De Groulx à Laferrière : Un parcours de la race dans la littérature, éditions XYZ, coll. « Théorie et littérature », (ISBN 9782892618204)
  7. ICI.Radio-Canada.ca, « Les ambitions internationales du FLQ », sur Radio-Canada.ca (consulté le )
  8. Le Livre d'une langue, ouvrage collectif sous la direction de Barbara Cassin, éditions du Patrimoine, Centre des monuments nationaux, Paris, 2023, p. 104.
  9. « En bref - Les 40 ans de Speak White », Le Devoir, (lire en ligne).
  10. Craig Moyes, « Passeurs et passages sociocritiques : Pistes de lecture de Terre des hommes à “Speak White” », Études françaises, vol. 58, no 3, , p. 128 (lire en ligne)
  11. Michelle Lalonde, « Speak white », Socialisme: revue du socialisme international et québécois, no 15, , p. 19-21
  12. Michèle Lalonde, Speak white, Montréal, L'Hexagone, (OCLC 10588871).
  13. 40e anniversaire du poème speak white - L'aut'journal, consulté le 14 mars 2008.
  14. Lecture de Michèle Lalonde en 1980.
  15. Pierre Falardeau, Julien Poulin et Michèle Lalonde, Speak white, Montréal, Office national du film du Canada, (OCLC 67301806).
  16. Film de Pierre Falardeau et Julien Poulin, lecture par Marie Eykel - YouTube [vidéo].
  17. Office national du film du Canada, « Speak White » (consulté le ).
  18. Comeau, Robert, 1945-, Baillargeon, Normand, 1958- et Monière, Denis, 1947-, Le cinéma politique de Pierre Falardeau (ISBN 9782896491957 et 2896491953, OCLC 937880989, lire en ligne), p. 22.
  19. Film de Jean-Claude Labrecque, lecture par Michèle Lalonde.
  20. Films combinés présenté par l'ONF.
  21. En bref : Les 40 ans de Speak White - Le Devoir, .
  22. Chantal Guy, « Le Moulin à Paroles en direct », Blogue Cyberpresse, (lire en ligne).
  23. « Speak red », sur Youtube, (consulté le ).
  24. Franco Nuovo, « Speak White et la mémoire de Robert Lepage », sur Radio-Canada, (consulté le )
  25. Marie Baudet, « "887", une mémoire québécoise », sur La Libre.be, (consulté le )
  26. Marco Micone, « Speak What », Jeu, no 50, , p. 83-85 (ISSN 1923-2578, lire en ligne [PDF]).
  27. Monique Lebrun, « Speak What », Québec Français, no 77, , p. 26 (ISSN 1923-5119, lire en ligne [PDF]).
  28. Lise Gauvin, « De Speak White à Speak What? : À propos de quelques manifestes québécois », Quebec Studies, vol. 20, , p. 19–26 (DOI 10.3828/qs.20.1.19, présentation en ligne).
  29. Lise Gauvin, « Manifester la différence. : Place et fonctions des manifestes dans les littératures francophones », Globe: Revue internationale d'études québécoises, vol. 6, no 1, , p. 23–42 (ISSN 1481-5869 et 1923-8231, DOI 10.7202/1000691ar, résumé, lire en ligne [PDF]).
  30. 1 2 Gaétan Dostie, « Pour en finir avec le plagiat de Micone : lettre ouverte », La Vigile, (lire en ligne [archive du ])
  31. Arnaud Maïsetti, « Speak white de Michèle Lalonde : Gestes, postures et devenir d'une prise de parole », dans Corinne Blanchaud et Cyrille François (dir.), Pour la poésie : Poètes de langue française (XXe – XXIe siècle), Saint-Denis, France, Presses Universitaires de Vincennes, (ISBN 978-2-84292-456-0, lire en ligne), p. 175–186
  32. Emilie Nicolas, « Maîtres chez l’Autre », Liberté, no 326, , p. 42–46 (résumé, lire en ligne).
  33. Pierre Dubuc, « Les Black Panthers et le Québec », sur L'aut'journal, (consulté le )

Liens externes

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